L’espace à l’origine du déclin de l’art dans les métropoles ?

Entendons nous bien, dans l’histoire de l’art, il n y a jamais eu une crise artistique majeure amenant à un éventuel déclin, disparition ou à une « fin de l’art » comme le laissait entendre Hegel­—même si le propos du philosophe s’employait à critiquer la métaphysique de l’idée du beau plutôt qu’à signer l’arrêt de mort de l’art.

Nous avons assisté à des mutations dans l’esthétique, à des changements de direction et des approches créatives nouvelles qui dépendent fortement de l’héritage culturel, de l’orientation politique et économique de la société ainsi que du niveau de liberté individuel et des expériences spirituelles propres à chacun.

Certains voient dans ces changements de cap l’extinction même de l’expression artistique, une chute qui accélère inéluctablement le déclin et la disparition du beau. D’autres, regardant la réalité sous un autre prisme, décèle dans le chaos de la métamorphose une lueur qui inspirera désormais les Hommes à vivre de nouvelles expériences créatives.

Deux approches donc qui ressemblent fortement au débat dichotomique entre nostalgiques et avant-gardistes. Les uns idéalisent les codes esthétiques révolus, les autres s’identifient à la rupture et au renouveau. Seul un historien de l’art jugera, des siècles plus tard, et se prononcera sur ces schismes à répétition. En tout cas, l’art ne disparaît pas car sa nature est inséparable de la condition humaine.

Néanmoins, les deux approches peuvent servir à critiquer l’art occidental aujourd’hui, Un art qui perd de son élégance, de son inventivité et de sa capacité à se renouveler.

L’art contemporain occidental 

L’occident n’a jamais autant produit d’œuvres qu’aujourd’hui, et pourtant,  certaines productions, si ce n’est une large majorité, se ressemblent et s’essoufflent. Le manque de créativité affaiblit la production artistique contemporaine, et ainsi l’expression, ce qui pousse à l’interrogation. L’émerveillement des sens est devenu, parfois, le seul objectif de ces artistes qui oublient que la valeur de l’oeuvre s’inscrit bien au-delà.

Inauguration de la FIAC 2013 © Maxppp - 2013
Inauguration de la FIAC 2013 © Maxppp – 2013

L’art issu de certains pays émergents, à l’inverse, semble remplir les promesses de la sensibilité. Loin de tout effet d’exotisme, ces artistes, qui n’ont pourtant pas connu l’abondance occidentale et qui sont, pour la majorité, élevés dans des conditions de frugalité, célèbrent l’expression artistique d’une nouvelle manière.

Les handicaps sociaux et économiques sont souvent évoqués comme stimulateur de l’expression artistique et de la créativité. Mais nous aimerions,ici, évoquer d’autres variables qui semblent être déterminantes à la compréhension des origines du malaise artistique occidental.

La réduction des surfaces habitables, facteur déterminant ?

Nous pouvons expliquer ce déclin par une multitude de raisons : l’industrialisation de l’art, la vulgarisation des concepts, l’art comme objet de surconsommation, les politiques de subventions, le conformisme, la spéculation, ainsi que « l’académisation » de l’art ou encore le recul de la spiritualité dans les sociétés occidentales, pour n’en citer que certaines.

Pourtant, un facteur, qui semble être des plus déterminants, reste occulté des analyses : la réduction des surfaces habitables en Europe, mais également dans les grandes capitales mondiales. Pour vous donner une estimation, en 1998, et selon une étude réalisée par le courtier en crédit immobilier Empruntis, l’on pouvait prétendre à un logement de 132 mètres carrés en moyenne en France avec « seulement » 10.000 euros d’apport et 1.000 euros par mois de remboursement d’emprunt sur une durée de vingt-cinq ans. Depuis 2011, et pour le même montant, la surface a diminué considérablement : 65 mètres carrés en province, et plus encore à Paris. Dans des villes comme Londres, Hong Kong ou New York, la situation est des plus catastrophiques.

Pour l’artiste, l’espace est un terrain de jeu et d’expérimentation. Cet espace façonne l’esprit qui s’occupe lui du devenir de l’oeuvre. Un esprit libre passe par une conscience claire, laquelle découle de la capacité de l’individu à se concentrer, réfléchir et organiser sa pensée.

Appartement à Hong gong - Benny Lam
Appartement à Hong gong – Benny Lam

Le mécanisme du déclin

Difficile d’atteindre une organisation intellectuelle et spirituelle quand l’artiste loge dans un petit appartement ou une « chambre de bonne ». Contraint par cette étroitesse, il trouvera refuge dans les cafés et les bistros, une situation qui rappelle fortement cette scène tirée du film L’amour à la mer de Guy Gilles.

Certains font des espaces collectifs et des bibliothèques leurs seconds foyers, mais, rien ne remplacera la sérénité d’un espace « vivable » qui permettrait à l’artiste d’atteindre l’individuation et à l’esprit d’approcher et d’expérimenter les formes méditatives qui permettent d’entrer dans le domaine de la transcendance créative. Quand rester chez soi devient pénible, il devient difficile, voire impossible, d’atteindre la créativité absolue.

En d’autres termes, si l’individu vit exclusivement retranché à l’extérieur —une forme d’exotérisme social—et qu’il ne dispose pas, en parallèle, des circonstances qui lui permettraient d’ordonner ses schémas mentaux, l’esprit a davantage de chances de s’égarer, de s’effacer ou de s’influencer par la doxa dominante.

Doxa / Brainwashing machines - Kacey Wong
Doxa / Brainwashing machines – Kacey Wong

Il ne s’agit pas de l’unique raison qui pousserait les artistes à proposer des œuvres extrêmement conformes et similaires, mais quand l’inspiration provient uniquement de l’extérieur, sans qu’elle n’embrasse la profondeur de l’esprit, cela pousse inconsciemment au plagiat et au conformisme. Dans plusieurs capitales européennes, l’artiste est maintenant relégué au rang de spectateur de l’art. Les jeunes créatifs, en quête d’expériences nouvelles, ne font que cortéger oisivement dans les expositions et les événements culturels pensant contribuer à quelques choses de singulier, pis, pensant « faire de l’art » car l’art devient un discours chez certains.

Certains artistes n’ont plus les moyens de transformer leurs appartements en atelier, encore moins d’en louer un. Un atelier à Paris, et même parfois en région parisienne, est tout simplement impossible à saisir, même pour les artistes les plus respectés. La seule alternative est de frapper à la porte des associations, des résidences d’artistes, voire de « s’exiler » en Afrique ou en Asie. Mais bien souvent, ces résidences d’artistes et ces associations profitent de cette situation pour instaurer des règles radicales et transforment l’artiste en artisan fonctionnaire.

Le point de rupture est proche : dans l’avenir, il n’y aura presque plus de « place » à l’art dans les capitales occidentales, sauf peut-être le street art qui sera épargné et l’art collaboratif mainstream (qui sera produit dans des « usines » artistiques (le cas de certaines résidences d’artistes conformistes)), seules échappatoires pour les rares survivants en quête d’espace et d’opportunité. Paris, Londres ou Berlin se transformeront en d’immense galeries d’art, un art que l’on sera contraint d’importer d’ailleurs ou de réaliser sur les façades. Les habitants seront réduits au rang de spectateur et de consommateur. Des villes vides, sans artistes, sans artisans et sans métiers manuels. La synergie qui existait auparavant entre l’artiste et l’artisan sera révolue.

Women are Heroes – JR Artist – Ile Saint Louis – © Laurence Garçon
Women are Heroes – JR Artist – Ile Saint Louis – © Laurence Garçon

La migration

Contraint par ces problématiques, la migration et le nomadisme seront les seules alternatives à sa disposition— à moins de trouver des petites agglomérations qui proposeraient encore des espaces à des prix abordables ou d’habiter dans des phalanstères !

Si nous analysons la nouvelle tendance au voyage et au nomadisme, facilitée entre autre par les compagnies low-cost et l’abordabilité qu’offrent certains pays comme la Thaïlande, le Maroc ou le Népal, cette tendance semble exprimer un inconfort dans les sociétés occidentales plutôt qu’une recherche et une soif d’aventures. Aujourd’hui, l’on recherche dans le voyage de l’espace pour respirer et s’exprimer.

Nomade - Mushishi
Nomade – Mushishi

La seule expérience qui prime est la découverte de soi, une découverte qui passe par plusieurs processus, dont l’individuation et la prise de conscience. Ce n’est pas grâce aux monuments historiques que l’on revient plus conscient d’un long voyage, encore moins  grâce aux rencontres que l’on fait ou des endroits que l’on visite, c’est plutôt grâce à l’espace (habitat et nature) dont nous disposons durant ce voyage qui permet le travail sur soi, et donc sur l’oeuvre.

Contre-critique

Faisons abstraction des concepts que nous venons d’évoquer. Et si, au contraire, la réduction de l’espace suivait l’évolution de la condition humaine ? Dans ce sens, elle pourrait transformer d’une manière effective l’art et amener à une nouvelle ère de création numérique. Il suffit aujourd’hui d’un ordinateur et d’une bonne connexion à internet pour composer de la musique, modéliser ou esquisser. L’espace s’efface et ne joue plus son rôle décisif. La photographie argentique par exemple, qui nécessitait une chambre noir, donc un espace conséquent, a disparu au profit de la photographie numérique.

Digital age - Pi
Digital age – Pi

La musique est également un très bon exemple : alors que beaucoup de mouvements musicaux, comme le garage rock, le punk, la musique électronique expérimentale, la New Wave of British Heavy Metal ou le grunge, ont été produits et inventés dans des garages, aujourd’hui, un simple logiciel permet de tout réaliser et même de proposer de nouveaux genres.

Le malaise artistique évoqué est peut-être du à une phase de transition entre le manuel et le digital ainsi que l’ingérence du capitalisme. Un malaise qui ressemble au décadentisme qui s’était développé en France pendant les vingt dernières années du XIXe siècle.

Finalement, seul l’histoire jugera.

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